La colombophilie

La colombophilie



Si les jeux aux pigeons se perdent dans la nuit des temps, suivant des bruits longtemps répandus, ils n'apparaissent dans les sources qu'à l'avènement de l'islam, pour l'hostilité qu'inspiraient ceux qui s'y livraient : le Prophète aurait taxé de « démon poursuivant une démone » (saytân yatba'u saytâna) un homme courant derrière une colombe de toute la vitesse de ses pieds, probablement dans l'espoir de la distancer. Authentique ou non, la parole qui remontait souvent aux lèvres des fidèles reflète leur mauvais renom, aussi bien que celui des pigeons qui demeuraient peut-être associés à la déesse de la fécondité, Astarté, dont ils avaient été le symbole, comme en témoignait une figure en bois de palmier suspendue au plafond de la Ka'ba, dépecée par le Prophète, lors de la conquête de La Mekke.


DROIT ET COLOMBOPHILIE


De toute éternité, les hommes qui s'adonnent aux jeux de pigeons ont inspiré le mépris. Aussi, les juristes des temps reculés aux temps présents s'accordent à bannir leur témoignage en justice, comme celui des êtres qui passaient, pour diverses raisons, pour le rebut du monde : incroyants, ivrognes, usuriers, libertins, voleurs, balayeurs, chiffonniers, ramasseurs d'ordures, éboueurs, chanteurs et danseurs. Ils ont toujours prêté le flanc aux accusations les plus variées : les uns décrient leur manque d'honneur ou l'inconvenance de leur divertissement, même s'il n'est pas interdit et ne suscite pas d'enjeux qui le transforment enjeu de hasard (qimàr) ; les autres les chargent d'opprobre et de vices qui parfois s'appuient sur une ombre de vérité : du manque de virilité à la stupidité et la bassesse qui les poussent à plonger d'ardents regards des toits dans les cours voisines pour en violer l'intimité et découvrir la nudité féminine, malgré les murs impénétrables qui les protégeaient, impiété qui les détourne de la prière et des pratiques de la religion. Cependant, s'ils élèvent les volatiles pour le port des plis ou la compagnie et s'abstiennent de les faire voler, leur témoignage est admis. Mais les juristes n'étaient pas seuls à fustiger les colombophiles : la voix publique les taxait de pédérastie et de vol : ils avaient coutume de lâcher les oiseaux dans les demeures pour s'y glisser et les dévaliser : s'ils y étaient surpris, ils justifiaient leur présence par le dessein de récupérer leur bien.

Des jeux dont les pigeons doués de sens du retour font l'objet, les plus courants et assurément les plus populaires sont les concours de vitesse (musâbaqa, sabq), souvent gratifiés de prix. Bien qu'une parole tombée des lèvres du Prophète, puis recueillie par maints livres de traditions et que les juristes ne semblent avoir jamais condamné comme apocryphe, limite l'enjeu au pied (huff) du dromadaire, au sabot (hâfir) du cheval et aux flèches (nasl), ils ont partagé les rites.

Les hanafites ne tiennent pour licites que les compétitions admises par le dit du Prophète, comme les màlikites qui proscrivent les courses d'ânes, de mulets, d'éléphants et de bovins. Toutefois, certains permettent les épreuves de pigeons, ainsi que d'autres susceptibles d'être utiles à la guerre, pourvu qu'elles soient gratis, sans prix décerné au vainqueur : la transmission rapide des nouvelles favorise, en effet, le triomphe des musulmans sur l'ennemi.

Sâfi'î et ses disciples prennent les termes de hâfir et de huff dans un sens large : aussi certains autorisent les courses d'éléphants, de mulets et d'ânes, les deux équidés étant effectivement pourvus de sabots et les pachydermes de pieds. Quant aux compétitions de voyageurs ailés, elles ont profondément divisé le rite autant que la lutte : rejetées par les uns qui ne les assimilent guère aux armes, elles sont admises par les autres pour le profit qu'en tirent les musulmans en temps de guerre. Enfin les hanbalites distinguent deux types d'épreuves : les unes dotées d'enjeux et limitées aux chevaux, aux dromadaires et au tir ; les autres, sans prix, qu'il est permis d'organiser entre coureurs, éléphants, mulets, ânes, pigeons, javelots et bateaux. Cette opinion a prévalu dans le rite, sans faire cependant l'unanimité

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Particulièrement répréhensibles sont les lâchers de pigeons pour les dommages subis par le voisinage : chute des pierres décochées et femmes découvertes par les joueurs qui plongeaient dans les cours des regards de désir.

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Comme toutes les compétitions, ces luttes aériennes suscitaient des paris (murâhana, rahri) souvent passionnés. Certains intervenaient peut-être entre les propriétaires pour la réussite de leur pigeon, mais la majorité plutôt entre les hommes qui avaient engagé dans l'épreuve une somme donnée sur l'oiseau qu'ils présumaient devoir la gagner. Ceux qui avaient désigné le vainqueur se partageaient les mises à l'amertume des autres. Les enjeux évanouis en fumée pouvaient être si considérables que les esclaves du jeu qui brûlaient de flamber se consumaient souvent dans la misère où ils étaient condamnés à s'éteindre. Bien que les juristes s'accordent à les fustiger, ils n'étaient pas toujours clandestins : il fallait souvent les tolérer, notamment si le souverain lui-même s'y livrait.


RAVAGES DES JEUX AÉRIENS


Au premier siècle de l'Islam, jeunes et voyous se livraient aux turpitudes dans la capitale improvisée du jeune empire, Médine, épiant des toits les voisins et spécialement les femmes qui ne se montraient dans la cité que soigneusement voilées aux regards, abusant des enfants attirés par les pigeonneaux, tirant à l'arbalète (gulâhiq) des boules de boue qui souvent, au lieu d'abattre la cible, mutilaient une innocente victime, lui cassant nez ou dent, s'ils ne l'éborgnaient. Ces délits demeuraient impunis : la justice n'en pouvait découvrir les coupables, faute de témoins pour les identifier. Le troisième calife, 'Utmàn, aurait purgé la ville des colombidés, s'ils ne formaient un peuple (wmma) : pour suspendre les divertissements réprouvés, il se borna à rogner leurs ailes et briser les arbalètes. Aussi les gouverneurs de Médine s'empressaient-ils de surgir au logis des suspects que la rumeur couvrait d'infamie. Cependant, de telles rigueurs ne peuvent perdurer : elles lassent même les tyrans. Aussi l'interdit ne fut pas long : comme les villes ne pouvaient être délivrées de la vile engeance, les jeux aux pigeons furent bientôt tolérés, puis admis, si bien que la mode s'en répandit au cours des ans futurs, sans désormais frapper la curiosité et peut-être même les regards

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De Médine, ce divertissement gagna l'Orient, s'il n'y était déjà connu : Kûfa et Damas, où le goût ardent que ce peuple aérien suscitait lui devint fatal : le calife 'Umar b.'Abd al-'Azîz durant son règne passager qui avait légèrement franchi deux ans (99/717-101/720) fit tuer tous les pigeons de vol (al-hamâm al-tayyâr) pour n' épargner que ceux dont les rémiges d'une aile coupée (al-muqassasàt) leur interdisaient de monter vers les cieux. Cet immense carnage qui avait dû se borner à la capitale de l'Empire omeyyade ne put guérir le peuple d'une telle folie, comme les massacres perpétrés dans la première capitale des Abbassides ; d'abord par Mahdl (158/775-169/785) ou Hârûn Rasîd (170/786-193/809) qui déclara les pigeons dignes de mort pour un terme forgé que le cadi Abu 1-Bahtari Wahb avait frauduleusement prêté au Prophète pour rendre licites les luttes aériennes dont le calife était féru; puis, en 467/1075, par le vizir selgûkide, Fahr al-Dawla b. Gahir, qui somma l'inspecteur des marchés de supprimer les pigeonniers et leurs hôtes. L'ordre émanait du calife Muqtadï qui venait de prendre les rênes de l'État : il espérait interdire à l'œil ardent des colombophiles de pénétrer dans le secret des demeures et d'y flotter pour guetter les femmes d'aplomb. Mais ces amples ravages furent loin d'arracher la plaie qui rongeait la cité ni même d'en calmer la furie : le feu couva pour renaître de ses cendres, les colombiers abattus furent bientôt relevés et repeuplés, les jeux repris et la canaille légère revint hanter les toits qui dominaient les cours du voisinage qu'elle fouillait ardemment des yeux. La guerre pouvait cependant étrangement donner à la folie un vernis de sagesse : le soldat d'Acre qui faisait tournoyer les pigeons dans le ciel passa longtemps pour inutile. Mais le long siège de 586/1190 le rendit soudain utile à la cité et l'islam ; aussi les louanges remplacèrent les blâmes qui couraient la ville à son sujet : sans ses oiseaux que d'intrépides nageurs portaient la nuit aux troupes de Saladin campées sur les collines, les assiégés n'auraient jamais pu en recevoir de nouvelles à tire-d'aile. La colombophilie passa bientôt de l'Orient en Occident, où des amateurs malavisés risquaient, en temps de guerre, de perdre la vie : en 301/913-914, une poignée d'entre eux fut livrée à Barqa aux flammes punitives, après avoir de force englouti des lambeaux rôtis de leur propre chair : sitôt la ville emportée, le commandant fatimide les déclara espions et les accusa de correspondre avec l'ennemi abbasside, dont ils recevaient des lettres par la voie des airs. En Andalus, les jeux maudits devaient ravager maintes villes, malgré le silence des sources. Aussi, à Séville, la vente des pigeons qui tournoyaient dans les cieux fut prohibée au VIe/XIIe siècle par l'inspecteur des marchés pour interdire aux joueurs qui les lançaient dans les airs de plonger l'œil vers les cours voisines pour l'attacher aux femmes dévoilées.



Mais en Orient aussi bien qu'en Occident, les passions défendues renaissent incessamment de leurs cendres et les sources n'en parlent d'ordinaire que si le souverain venait à les réprimer : ainsi, dans la province d'Ardabil, la colombophilie devait tant sévir qu'un firman du sâh safavide Tahmàsp I (930/1524-984/1576) la défendit deux ans après son avènement. L'interdit frappait également les temples du hasard et maints lieux mal famés : les tavernes (sarâb hâna) où les hommes cherchaient l'ivresse ou l'oubli au fond d'une coupe, les établissements où ils s'abîmaient dans les longues rêveries des fumées du cannabis (bang hâna) ou les plaisirs de mystérieuses compositions (mafgûn hâna) et les sinistres lupanars que le langage figuré de l'ordre préfère appeler « maisons de la grâce » (bayt al-lutf) pour en exalter les voluptés basses qui n'y étaient pourtant, malgré leur nom, jamais octroyées, plutôt que de flétrir les mornes débauches et noircir le monde sordide où les clients se plongeaient. En Syrie du Nord, des concours de vitesse étaient organisés d'Alexandrette vers Alep au XVIIIe siècle et des sommes considérables risquées, notamment entre les marchands. Suivant la légende, un maître dépité du grand pari perdu tua l'oiseau, dès son retour. Les jeux aériens se sont fidèlement transmis du fond de l'abîme des âges jusqu'aux hommes de nos jours pour tourner en plaie, notamment à Damas, où les chasseurs de pigeons sont appelés en langage populaire : qassâsûn ; et en Iran où ils se nomment et sans doute se nommeront toujours kabûtar bâzi (ces goûts ne passent jamais), malgré les prohibitions qui les frappèrent pour divers motifs : en 1969, à Téhéran pour éviter les collisions entre avions et volatiles, des colonies entières furent saisies par la police, puis bannies des pistes ; à la fin des années 1980, comme les joueurs invétérés refusaient de renoncer aux plaisirs qui les dévoraient, les ayatollahs commencèrent par éliminer les pigeons domestiques afin d'en purger le pays : ils ont détruit le peuple que le calife 'Utmân n'avait osé anéantir à Médine et dépassé les rigueurs des premiers temps. Mais comme le nombre infini de volatiles rendait la mission impossible, le massacre fut suspendu : ne pouvant éradiquer le fléau, il fallut en tempérer les méfaits en imposant l'érection de murets sur les toits pour interdire aux colombophiles d'abaisser les regards sur les cours voisines d'en dessous : ils furent désormais voués à les élever au ciel pour suivre leurs jeux favoris. Ces mesures ne purent éteindre l'ardeur de cette passion : elle fait fureur dans les provinces du Hurâsân, d'Ispahan, de Fars, de Màzandarân, d'Àdarbaygân et spécialement du Hûzistân, dans les villes de Dezful, Sustar et Ahwâz. Mais les bruits anciens qui couraient sur les colombophiles et les vices dont on les gratifiait jadis retrouvent créance, les vieilles méfiances n'étant qu'endormies par le cours des siècles : les pères hésitent à leur donner leur fille, pour leur épargner les privations imposées par les pertes essuyées au jeu et les sauver peut-être même de l'âpre misère qui risquait de peser plus tard sur elles ; ils négligent, du reste, tant leur travail et leur famille, que leur femme demande le divorce.


LES ÉPREUVES AÉRIENNES


En Orient, depuis la nuit des temps, les pigeons furent les animaux domestiques dont l'élevage était le plus répandu parmi les diverses couches de la population, du bas peuple à l'élite, du vil ventouseur au roi : les hommes comme les femmes, les enfants comme les adultes, les jeunes comme les vieux, les mâles comme les eunuques, s'y livraient. Des multiples jeux dont ils étaient l'objet pour divertir les foules, les courses aériennes où les oiseaux doués de sens du retour étaient engagés devaient être aussi populaires que les courses de chevaux ou de dromadaires, et probablement encore plus à certaines époques et en certains pays, peut-être même avant l'islam. Mais elles n'apparaissent dans les sources qu'au premier siècle à Médine parmi les adolescents qui engageaient des paris. Elles étaient autant de vitesse que de fond et visaient alors à mettre en valeur l'endurance des oiseaux. Même si aucune récompense ne leur était allouée, ils faisaient la gloire du maître et sa fortune : le prix des volatiles revenus de lâchers lointains s'envolait, comme celui de leurs rejetons, notamment à Basra : les voyageurs ailés retournés de Wâsit trouvaient preneur pour cinquante dinars, leurs petits pour trois et leur œufs pour deux. Un pigeon rentré de Constantinople en atteignit même mille. Comme ces épreuves ne pouvaient rester à l'abri des spéculations, des paris devaient être oralement engagés sur le retour des oiseaux au nid et la distance parcourue. Malgré la confiance absolue qui liait nécessairement les parties, le spectre des litiges planait fatalement : en tous temps, fourbes et malins usent de ruses et de tricheries pour emporter les mises.

Sous les Abbassides, des oiseaux gagnaient la liberté de l'air à d'énormes distances de leur colombier : les uns couvraient 300 km en revenant de Wâsit à Basra ; d'autres en dépassaient 1 000, voire 2 000 à vol battu : renvoyés dans les cieux en Syrie du Nord, de Lu'lu'a, dans la région de Tarsûs, de Bagrâs (Pagrae), de 'Alîq, de Safsâf, près de Masîsa, de Harsana, dans la province de Malatya (Mélitène) et même de Bargama (Pergame), dans l'Empire byzantin, après un convoyage aussi pénible que long, ils regagnaient Bagdad et Basra, respectivement à 1 680 et 2 011 km à travers l'espace ; de même, des voyageurs ailés de Raqqa étaient progressivement libérés de Lu'lu'a et de Darb (entre Tarsûs et la frontière byzantine), puis d'encore plus loin au nord, de Byzance même. On croyait que le Tigre et l'Euphrate leur servaient de guide par des détours infinis qui ne leur permettaient pas de s'égarer : pigeons et fleuves descendaient ensemble, les uns vers le nid, les autres vers la mer. Vers la moitié du IIIe/ IXe siècle, le cadi Bakkâr b. Qutayba délivra à Fustât, qui était alors la capitale de l'Egypte, des voyageurs ailés que des hommes sûrs avaient lentement menés captifs de Basra pour lui en confier l'envolée par une lettre qui les accompagnait. Malgré son mérite, sa religion et sa piété, il s'était rendu à leur prière, alors que les juristes hana-fites comme ceux du restant des rites condamnent les épreuves aériennes. Les oiseaux retrouvèrent leur colombier, malgré 1610 km par la voie du ciel. À une date inconnue, un voyageur ailé qui avait reconquis sa liberté à Constantinople franchit 2 080 km pour revenir à Basra. Ces lâchers lointains étaient si populaires qu'ils pouvaient être célébrés à Bagdad par des poèmes louant le vainqueur : en 644/1246, le chef de la chancellerie chanta le retour des pigeons des bords méridionaux de l'empire, de 'Abbâdân au sud-ouest de la Perse et de Hasabât qui devait son nom aux piliers de bois plantés dans le golfe Persique, près du lieu où le Satt al-'Arab venait offrir ses eaux à la mer.


GRANDS ET PIGEONS


Ces épreuves ne soulevaient pas seulement la lie, mais également diverses couches de la société, comme les eunuques qui les cherchaient sans doute pour remplacer les plaisirs dont les hommes les avaient sauvagement privés en les châtrant, même s'ils étaient impropres à les en consoler. Elles embrasaient aussi l'élite, notamment souverains et vizirs, souvent plus que les nobles courses de dromadaires et de chevaux. L'histoire en signale plusieurs qui se laissèrent emporter par cette folle passion dans l'immense Orient du VIIIe au XXe siècle, si bien qu'il faut la tenir pour un trait éternel, malgré les multiples interdits qui l'ont souvent frappée.

Ces épreuves ont commencé par enflammer maints califes abbassides. Tout commença avec le troisième, Mahdi : pour flatter ses penchants, le cadi Abu I-Bahtari Wahb avait ajouté le terme d'« aile » à la tradition qui n'admettait que les concours de « pieds », de « sabots » et de flèches, pour rendre licites les épreuves d'oiseaux. Cette invention lui attira un considérable présent. Puis le souverain se repentit du mensonge et fit couper la gorge aux pigeons de Bagdad. Suivant une version divergente, cette adjonction aurait été improvisée pour son fils, Hàrûn Rasîd, à l'occasion d'un don de colombins, reçu en présence du cadi . Comme on lui demandait le crime qui avait fait mériter la mort aux oiseaux, il leur imputa le terme frauduleusement mis par Abu I-Bahtarî sur les lèvres du Prophète pour chatouiller agréablement sa colombophilie. Le même fieffé menteur lui aurait, en outre, forgé une autre tradition pour l'entretenir dans l'erreur interdite : ce goût aurait saisi le Prophète.

Mais ce singulier carnage ne put exterminer les voyageurs ailés de Bagdad : des foules en réchappèrent, dérobées à la fureur de Mahdï ou de Hârûn. Aussi cette passion embrasa des califes plus obscurs, comme Wâtiq (227/842-232/847), puis Mustakfï (333/944-334/945) et Muti (334/946-363/974), qu'opposaient souvent les courses de pigeons (comme les combats de béliers, de coqs et de cailles), avant leur avènement, du temps de leur voisinage. Mais le plus ardent colombophile fut Nâsir (572/1180-622/1225), également féru de tir au vol par balles d'argile ou pierres lancées à l'arbalète (bunduq), si bien que ce sport devint un privilège du calife : nul autre que lui ne pouvait s'y livrer, s'il ne l'avait lui-même initié. Aussi un habitant de Bagdad rebelle aux bienfaits promis pour l'attacher dut fuir l'empire pour la Syrie, préférant la gloire d'être le seul homme au monde à refuser ce droit au calife. Un traité lui fut même dédié par le juriste sàficite, Ibn al-Baqqàl autrement nommé Ibn Wad'a (mort en 588/1193)110 : Al-Muqtarahfi l-mustalah fi ta'lïm ramy al-bunduq, dont il ne reste qu'une copie manuscrite qui mérite d'être tirée de l'ombre. Aussi les jeux aux pigeons jouirent-ils en son temps d'une faveur constante. Il invitait ses fidèles à bâtir des colombiers ; tous ceux qui voulaient être admis à l'honneur de l'approcher devaient recevoir un pigeon de sa main.

Ce geste symbolique leur ouvrait le chemin de l'intégrité : désormais, ils ne pouvaient mentir, s'ils prêtaient serment. Pour la première fois en terre d'Islam, les colombophiles n'étaient plus suspects, mais probes : les hommes du vice devenaient des hommes de vertu par la confiance du calife. Cette folie aveugla tant Nâsir qu'elle lui fit oublier ses devoirs et même la conduite de ses affaires : averti par son vizir que la Transoxiane venait de tomber sous la puissance des Mongols dont l'invasion balayait l'empire au nord et semait la mort en marchant sur l'Iraq, il lui refusa ses oreilles pour suivre le vol de sa favorite, baptisée du nom de Balqâ' pour son plumage pie, qu'il n'avait pas admiré depuis trois jours : un plaisir prochain passait avant un péril lointain.

Cette passion passa de père en fils : Zàhir qui occupa son trône accordait sans peine les pigeons que les compagnons admis à son intimité brûlaient de saisir de ses mains, même si un lointain retour venait d'augmenter leur valeur. Ces plaisirs ont dû le vouer à la promiscuité où l'entraînaient les affinités entretenues avec la lie. Les deux derniers califes de Bagdad, Mustansir et Mustarsim, suivirent ses traces dans cette voie insensée : l'un tira du bas peuple un vil portefaix, 'Abd al-Ganî b. Darnùs (qui devait survivre à la chute de l'empire et quitter la vie en 677/1278), pour l'attacher à l'un des colombiers du palais, l'autre qui en avait hérité le promut au grade de chef des gardiens pour l'honorer finalement de sa familiarité et lui conférer la dignité de chambellan, assortie du titre de Nagm al-Dïn al-Hâss (le confident), si bien qu'il atteignit l'apogée des grandeurs. La pluie de faveurs dont il fut comblé lui permit d'arriver à une haute fortune : la libéralité des califes de l'empire expirant allait parfois jusqu'à la prodigalité pour les favoris qui vivaient dans leur ombre, même s'ils ne méritaient pas leurs bienfaits. Le vizir le comblait également de largesses pour qu'il soignât son nom auprès du dernier « maître du monde » : il passait pour faire et défaire les vizirs. Aussi prodiguait-il ses égards à l'ancien portefaix jadis méprisé et se levait même pour vider la salle d'audience, s'il lui faisait l'insigne faveur d'une visite improvisée : il pouvait prêter sa voix au calife pour un entretien secret. Mais nombre de ces colombiers de plaisir du sein du palais ont dû brûler dans la capitale incendiée par les Mongols en 656/1258.

L'exil sous le ciel lointain du Caire n'éteignit pas l'ardeur colombophile des califes dépossédés qui gardèrent ce titre d'honneur et nominal, mais impropre à les consoler de la perte de leur puissance et de leur opulence : maints d'entre eux ont dû en être dévorés, même si les sources n'évoquent que la passion d'un seul, Mutawakkil (mort en 808/1405).

Ce sport n'était pas l'apanage des Abbassides. D'autres dynasties en étaient férues. Mais les sources n'en parlent pas toujours, si bien que les ravages des flammes demeurent souvent dans l'ombre. Elles n'émergent d'ordinaire à la lumière que si elles entraînent la chute des grands.

L'émir saffâride, Tâhir b. Muhammad, homme de plaisir et de boisson, consumait ses jours dans la contemplation de ses pigeons et de ses mules à Zarang, dans la province de Sistân, en Perse orientale, dans une région maintenant afghane, en l'année 29l/ 901 ; aussi fut-il livré au mépris de l'armée qui finit par le déserter en 296/909. Les Fatimides qui conservaient les pedigrees de leurs voyageurs ailés dans un service particulier les engageaient souvent dans des courses. 'Aziz en raffolait, mais ses volatiles ne les enlevaient pas toujours. L'oiseau de Ya'qûb b. Killis ayant un jour triomphé, le calife reçut un billet anonyme : en tout, le vizir prenait le meilleur et lui laissait le pire, même en pigeons. La calomnie dont le bruit vint à ses oreilles lui inspira deux vers pour aduler bassement le maître de l'empire et déguiser l'amère victoire : le véritable vainqueur était son voyageur ailé ; le sien n'était qu'un chambellan qui l'avait précédé. Ces compétitions délassaient également le vizir Afdal Sâhansâh : son jardin hors du Caire abritait maints colombiers, dont les hôtes étaient engagés dans des courses par des hommes éprouvés (mutayyir).

Des sultans selgûkides, plusieurs durent s'adonner à la colombophilie, malgré le silence profond des sources : le petit-fils de Maliksâh, Mahmûd, qui se trouva assis sur le trône de son père au sortir de l'enfance, à l'âge de treize ans en 511/1118, ne pouvait en être le seul fervent, même s'il fut probablement le seul à parer ses pigeons de colliers d'or par ce goût du luxe aussi vif que celui de la luxure qui le consuma dans sa vingt-septième année lunaire en 525/1131, après une brève jeunesse dissipée en débauches. Des Mamelouks, quatre sultans éphémères, dont aucun ne franchit trois ans de règne, citèrent cette passion jusqu'à la fureur. Elle fut néfaste aux trois premiers et fatale au dernier : il fut immolé dans la fleur de l'âge par des émirs qui lui avaient peut-être donné le trône en ces temps incertains où les anciens esclaves trempaient leurs mains dans le sang de leur maître.

Le premier fut Mansûr, le fils d'Aybak. Il se livrait sans frein aux jeux de pigeons avec les eunuques et les fils d'esclaves qui l'accompagnaient dans d'autres plaisirs indignes de son rang (courses d'ânes, combats de coqs et de béliers). Mais cette maudite passion lui coûta l'empire : il fut enseveli sous le profond mépris des émirs qui l'avaient, malgré son extrême jeunesse (quinze ans à peine), élevé au trône de son père en 655/ 1257. Aussi fut-il déchu deux ans plus tard, jeté avec sa mère et son frère dans un cachot provisoire de la citadelle où le jour ne devait jamais arriver, comme dans les geôles du temps où régnaient la nuit et les chauves-souris. Puis on lui donna pour prison une tour qui plongeait dans l'eau à Damiette et sans doute plus claire par ses baies qui livraient passage aux rayons du soleil. Le sultan Qutuz venait de l'élever et la baptiser du nom de la Chaîne (burg al-silsila), probablement pour remplacer la vieille tour homonyme qui fermait jadis le chemin du Nil aux voiles chrétiennes par de longs anneaux reliés au donjon qui lui faisait pendant. Puis les récits différaient sur sa fin : les uns disaient qu'il s'y consuma longtemps avant de s'éteindre pour gagner le repos du cimetière ; les autres qu'il en fut tiré en 658/1260 par Baybars qui venait de s'emparer du trône par le sang ; puis un vaisseau le porta avec ses compagnons de captivité aux bords de l'Asie, à Constantinople même encore aux mains des croisés ou dans l'empire de Nicée que les sources arabes du temps avaient coutume de désigner sous le nom de l'illustre maison qui avait fourni des empereurs à l'Orient : « les pays des Lascaris » (bilâd al-Askarl), et où les grands étaient parfois bannis. Il n'avait recouvré la liberté que pour souffrir l'amer exil dans un pays ignoré et, de surcroît, byzantin ; autrement dit, il était sorti des ténèbres du cachot (malgré les lumières de l'islam) pour gagner les ténèbres du christianisme ; il dut y traîner encore le titre de sultan (qu'il avait pourtant quitté), dévoré par la misère, et s'éteindre dans l'ombre à une date inconnue.

Les derniers sultans furent trois frères qui n'étaient guère dignes de soutenir la gloire du nom de leur père, Nâsir Muhammad, et celui de leur grand-père, Qalàwûn. Le premier fut Ahmad qui, dès l'âge tendre, bouillait d'ardeur pour les divertissements aériens qui l'entraînaient vers la violence: en 741/1340, le pigeon d'un eunuque devança le sien de toute la légèreté de ses ailes et gagna l'effigie d'or offerte au vainqueur (probablement médaille ou figurine). Dans sa joie, son maître offrit aux castrats du palais un banquet qui blessa tellement le tyran en herbe que sa fureur flamba : il battit si violemment l'insolent qui osait fêter sa victoire qu'il faillit lui arracher la vie. Il ne devait cependant occuper le trône paternel sous le titre de Nâsir (742-743/1342) qu'environ cinq mois : il perdit tout empire, puis l'Empire ; déposé, il quitta la capitale pour livrer son corps aux plaisirs à Karak en Palestine : en changeant l'Afrique pour l'Asie, il ne changea pas de vie. Mais son séjour n'y fut que passager : un émir finit par l'étrangler en 745/1344. Puis sa tête fut portée au Caire à son frère Sâlih que les émirs avaient après sa chute sur le trône élevé. Il était dans sa vingt-sixième année. Le deuxième fut Sarbân qui prit pour régner le surnom de Kâmil. Les émirs n'avaient cependant consenti à lui donner l'empire en 746/1345, comme l'avait recommandé son frère Sâlih avant de rendre le dernier soupir, qu'à condition de bannir les vils plaisirs où il avait pris coutume de croupir. Mais les rênes du pouvoir ne purent l'en délivrer. Non seulement il viola sa promesse, mais il somma de ne plus réprimer les jeux de pigeons, alors qu'ils avaient inondé la capitale. Méprisé pour la bassesse de ses penchants, puis déchu, il se sauva près de sa mère dans la citadelle pour s'y cacher. Pris, il fut mis à l'ombre, puis à mort.

Enfin le troisième et le dernier des quatre sultans fut Hàggî. Il remplaça sur le trône Kàmil qui prit sa place dans le ténébreux cachot où il l'avait tenu sous clef et devint Muzaffar (747/1346-748/1347) (le victorieux). Mais il ne fut guère digne de ce titre pompeux : les seules victoires dont il pouvait se glorifier étaient celles qu'emportaient ses pigeons dans le ciel. Dès les premiers jours de son empire, il se réfugia dans la colombophilie pour fuir la flamme ardente qui le consumait pour trois femmes. Mais ce désir d'oubli l'entraîna dans un gouffre fatal d'où il ne put jamais remonter. Il dressa sur le portique du pavillon de la citadelle, qui méritait le nom de « Stupéfiant » (Duhaysa) pour la décoration splendide qu'offrait son intérieur, un enclos sur colonnes et bois élevés garni d'une fine dentelle de bois incrustée d'ivoire et d'ébène. Ce paradis des pigeons engloutit une somme fabuleuse, estimée par certains à 7 000 dirhams, mais portée par d'autres à plus de 70 000, et même à 50 000 dinars frais venus de Syrie. Les oiseaux furent parés d'or (pendentifs au cou, bagues aux pattes) et livrés aux soins de serviteurs qui jouissaient d'appointements réglés de mois en mois. Le sultan alla jusqu'à sommer les muezzins de baisser leur chant en convoquant les fidèles à la prière, si le vol de ses pigeons tourbillonnait dans l'air pour ne plus les troubler, depuis qu'il les avait, un soir, effrayés et dispersés, en s'élevant des minarets voisins de la citadelle et de la plaine des tombeaux de Qarâfa déployée à l'ombre des tours, excitant chez lui la plus vive colère qu'il ne put brider. Pour engager les paris, il fut étroitement lié avec la lie du Caire qu'il couvrait de ses ailes et d'une pluie de dons jetés à poignées. Dans le seul mois de ramadan 748/1347 au cours duquel ses jours furent abrégés, il lança 30 000 dinars, 300 000 dirhams et 80 000 dinars de bijoux, de perles et de broderies. Ces jeux aériens finirent même par abolir la distance morale qui aurait dû le séparer de la plèbe, si bien qu'il désertait son lit du palais.

Cette passion fut cependant éphémère. Le souverain se laissa guider par les conseils de deux familiers : le merveilleux enclos fut abattu et les volatiles saignés de ses propres mains. Mais son dernier jour était proche : il s'était attiré à lui-même une mort tragique, sur laquelle il courut beaucoup de bruits, si bien qu'elle est diversement racontée par les sources. La version la plus proche dans le temps mérite peut-être d'être préférée aux deux autres aussi divergentes que tardives. Elle fut recueillie par Safadi probablement au Caire, où il était souvent passé. Un émir qui avait surpris le sultan faisant voler les pigeons sur le toit l'accabla de mépris et saisit deux volatiles pour les égorger. Muzaffar prit feu à son geste, mais du feu du courroux : il jura de trancher la gorge de l'insolent. Aussi ce dernier s'empressa de le devancer : tuer le sultan avant que le sultan ne le tue. Les deux autres récits sont plus éloignés par le temps. Suivant l'un, Muzaffar aurait publiquement menacé d'immoler à sa furie la fleur des émirs, afin de venger ses amis emplumés qu'il avait ordonné de saigner ; le bruit en courant le perdit : il fut capturé, puis étouffé dans un mausolée de la cité des morts et sa dépouille dans l'ombre enfouie ; suivant l'autre, sa passion aurait provoqué la révolte d'une poignée d'émirs, dont l'un frappa son cheval qui, tombé sur le sol, ne se releva plus. Les rebelles se jetèrent alors sur le sultan et l'étranglèrent.
Il sortit de la vie peu après avoir franchi le seuil de son vingtième printemps. Sa fin tragique inspira ce mot à Safadî : « II perdit âme et royaume pour les pigeons ». De nos jours on serait tenté de dire : sa passion lui coûta l'Empire et la vie. Après son meurtre, ses compagnons de plaisir furent contraints de rendre les largesses prodigieuses dont sa magnificence les avait comblés au fil des jours. Ainsi, des biens inespérés, que l'on avait cru dissipés en fumée furent versés dans le trésor public : 530 000 dinars, 420 000 dirhams en espèces et plus de 200 000 dinars en richesses variées, la moitié en perles et en pierreries, l'autre en soieries et broderies. Muzaffar Hâggi fut probablement le dernier sultan mamelouk à s'adonner aux luttes aériennes. Sa mort ne devait pas en éteindre l'ardeur parmi le peuple, même si les sources les jugeaient dignes des cendres de l'oubli.

Mais cette maudite folie qui lui coûta le trône fut loin d'ébranler l'Empire mamelouk, comme elle troubla quelques décennies plus tard la dynastie de Kart dont elle ne fut pas étrangère à la chute : le dernier sultan, Giyât al-Dïn Pîr 'Alï, qui monta au trône de son père en 771/1370, ne put s'arracher aux chemins du plaisir (colombiers, musique et réceptions), quand en 782/1380 Tamerlan investit sa capitale Harât : il se croyait naïvement à l'abri d'invincibles remparts, où des nuées de guerriers repoussaient les violents assauts des terribles Mongols. Après la chute de la cité, il conserva trône et vie, sultan longtemps de nom, mais en effet vassal du conquérant dont il avait dû attirer le mépris. Il put ainsi continuer à se livrer à cette folle passion dont il ne put jamais guérir jusqu'au dernier soupir en 791/1389.

Elle toucha aussi le sultan galâyiride, Ahmad b. Uways, homme de plaisir, de boisson et de sang, qui s'adonnait aux jeux des pigeons dans sa capitale Bagdad dont l'approche de Tamerlan devait le chasser en 795/1393. Mais en changeant de lieu, il ne changea pas de vie : durant l'exil qui l'avait brièvement conduit en 809/1406-1407 à Tabrîz, il leur consacrait le plus clair de son temps, comme à d'autres jeux interdits en compagnie de jeunes garçons imberbes. Ainsi le tyran déchu tentait-il peut-être d'oublier son trône perdu.

Le roitelet de Fargâna, TJmar Sayh Mirzâ se livrait également à la colombophilie dans l'inabordable forteresse d'Ahsî, comme en témoigne sa mort imprévue et tragique. En 899/1494, après avoir franchi son trente-neuvième printemps, il « s'envola du ravin avec ses pigeons et son pigeonnier et devint un gerfaut (sunqur)». Suivant une antique croyance turque chamaniste, son âme survécut sous l'apparence corporelle de la fleur des faucons. Cette expression pittoresque sous le calame de son fils Bàbur, le « Prince des mémorialistes », dans son autobiographie, voile une tragédie : la chute du souverain dans le profond de l'abîme qui tenait lieu de fossé à la forteresse, probablement même dans le Sïr Daryà (laxartes), le plus grand fleuve d'Asie centrale qui lui lavait le pied. Peut-être que, plongé dans la folie par les drogues dont il préférait la volupté, dans ses derniers ans, aux fumées de l'ivresse, il s'était senti pousser des ailes pour s'élever vers les amis qu'il avait coutume de suivre de terre, les yeux rivés au ciel. Mais, par malheur, sa corpulence l'entraîna au fond du gouffre : il portait « sa tunique si serrée que, pour en nouer les cordons, il contractait son ventre et, quand il lui rendait sa liberté après avoir noué les cordons, il arrivait très souvent que ces derniers se rompissent ». Le renom de ses pigeons s'était répandu au loin : près d'un siècle après sa disparition, leur souvenir revenait souvent sur les lèvres des colombophiles de l'Empire moghol. Son oncle lointain, le sultan timuride du Hurâsân, Husayn Bayqarâ (873/1469-912/1506), fut également dévoré par cette passion indigne d'un grand souverain et incompatible avec l'empire, comme par les combats de coqs et de béliers. Mais il n'en ignorait pas les méfaits : aussi devait-il sommer l'inspecteur des marchés de bannir les jeux de sa capitale, Harât.

Le plus grand des empereurs moghols, Akbar, qui monta en 963/1555 sur le trône dont il fut un héritier précoce au passage de l'enfance à l'adolescence alors qu'il n'avait que treize ans, flambait également pour la colombophilie. Dès le printemps de sa jeunesse et peut-être même avant d'être élevé à la souveraine puissance, il était féru de vol de pigeons qu'il appelait «jeu d'amour» (risq bâzi) ; leurs tourbillons ailés, notamment les éblouissantes voltiges et les figures qu'ils formaient dans le ciel le plongeaient dans l'extase du derviche tourneur emporté par la danse et l'entraînaient à louer le Seigneur pour les merveilles de la création. Puis, en avançant dans le cours des années, la sagesse le détourna brièvement de cette passion. Mais elle devait plus tard solliciter son intérêt, et son étude porta des fruits inespérés : elle lui servit à réduire les esprits indécis et matérialistes à l'obédience, comme à faire régner la concorde et l'amitié. Seule sa fin l'en délivra en 1014/1605.

Les colombiers de son palais de Fathpur-Slkrï abritaient un peuple innombrable de pigeons : 4 000, d'après un voyageur anglais ; mais plus de 20 000, d'après l'oracle de son temps, son historiographe et secrétaire intime, Abu I-Fazl, qui soulignait, au demeurant, la difficulté de les dénombrer, dont cinq cents avaient sur leurs prouesses aériennes bâti leur renommée, et suscité d'étranges histoires ; certains étaient des présents envoyés par les seigneurs des peuples ennemis, Iran et Turân (en gros : Persans et Turcs) ; mais la plupart provenaient de sélections de marchands, sans doute acquises à prix fabuleux. Des hommes qui les entraînaient et recevaient, comme les soldats, leur salaire de l'armée, certains furent si fameux que leur nom est venu jusqu'à nous : il accuse parfois une origine lointaine : Samarcande, Buhàrâ, Harât et Balh. Autrement dit, des immigrés de Transoxiane et du Hurâsân, auxquels les pigeons avaient ouvert les portes du palais impérial et peut-être les chemins d'un vernis d'opulence au sud lointain.

Après la mort de l'empereur, plusieurs souverains et princes ont dû cultiver cette passion, même si bien peu apparaissent à la lumière des sources dans l'immense Orient peuplé de colombiers. En Egypte, le vice-roi 'Abbâs Hilmî Ier (1848-1854), fervent colombophile, possédait des légions de pigeons appartenant à différentes espèces. Aussi l'élite devait-elle l'imiter.

Le dernier sultan ottoman, 'Abd al-Hamïd II (1876-1909), était féru d'oiseaux. Il entretenait dans le fameux jardin du palais de Yildiz, à Istanbul, 20 000 pigeons captifs dans deux cents énormes volières en renfermant chacune une centaine. Quand il fut déchu de son trône, puis banni à Salonique, l'insouciance des nouveaux maîtres regarda la nourriture des oiseaux de prix comme un soin superflu : aussi furent-ils privés de grain ; si plusieurs succombèrent de faim, d'autres miraculeusement survécurent.

Enfin, dans la Perse de la fin du XIXe siècle, les notables s'adonnaient également à cette folie. Un émir qâgâr rapporta en 1888, au retour d'un voyage en Europe, six cents pigeons, notamment des capucins cravatés et des pigeons à queue de paon. Ce goût prit son fils, dès qu'il toucha sa dixième année, si bien qu'entre 1925 et 1937, il parvint à posséder 2 000 volatiles. Dans ses vieux ans, approchant de sa fin et rongé par la maladie, il fit monter son lit dans un colombier de sa terrasse, transformé en chambre à coucher : il ne devait plus quitter de la vue ses éternels amis avant de quitter la vie en 194l.



08/03/2012
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